Le projet existe, mais il ne faut pas le confondre avec un gel général des prix des carburants. Ce que le gouvernement regarde, c’est un encadrement temporaire d’une partie du prix final, à partir des cotations de gros à Rotterdam et des marges observées avant la crise. Or, dans un litre payé à la pompe, la distribution n’est qu’un étage parmi d’autres, à côté des taxes, du raffinage et des cours internationaux. C’est donc une mesure à effet potentiellement réel, mais probablement plus limité que la promesse politique ne le laisse entendre.
Une mesure ciblée, pas un blocage général du litre
Le gouvernement a soumis à consultation un projet de décret qui plafonnerait les marges des distributeurs de carburants à partir d’une moyenne glissante sur cinq jours des prix de gros cotés à Rotterdam, avec l’objectif d’éviter que la marge de détail ne dépasse les niveaux constatés en janvier et février. Le Parisien ajoute que le texte prévoirait un seuil de déclenchement automatique et qu’il devrait encore être examiné par le Conseil d’État, tandis que Matignon a confirmé que le décret était préparé sans dire à ce stade qu’il était définitivement arbitré. Juridiquement, ce type d’intervention existe bien dans le code de commerce : l’article L410-2 autorise des mesures temporaires contre des hausses excessives de prix en cas de crise, pour une durée maximale de six mois.
Ce qui change vraiment : l’État n’envisage pas de fixer un prix unique du litre pour tout le monde. Il cherche plutôt à encadrer un maillon du prix final, celui de la distribution. Ce qui reste flou : le texte n’est pas encore publié au Journal officiel, ses modalités exactes de contrôle ne sont pas connues publiquement, et le périmètre précis par carburant reste à confirmer. Tant que le décret n’est pas finalisé, il faut donc parler d’un outil envisagé, pas d’un nouveau tarif acquis.
Ce que le prix à la pompe contient vraiment
Les chiffres officiels de la Direction générale de l’énergie et du climat montrent pourquoi il faut rester prudent sur l’effet attendu. Au 10 avril, le prix moyen national hebdomadaire TTC était de 1,9893 euro par litre pour le SP95-E10 et de 2,3139 euros pour le gazole. Hors taxes, on tombait à 0,9875 euro pour le SP95-E10 et 1,3208 euro pour le gazole. Cela signifie qu’environ 1 euro par litre vient déjà des prélèvements, avant même de parler de marge commerciale.
La même publication officielle décompose aussi le prix hors taxes. Pour le SP95-E10, la cotation internationale représentait 68,6 centimes par litre au 10 avril, contre 30,2 centimes pour la part liée au transport et à la distribution. Pour le gazole, on était à 100,4 centimes de cotation internationale et 31,7 centimes pour le transport-distribution. Autrement dit, le gouvernement peut agir sur une poche du prix, mais pas sur l’ensemble. Et surtout, cette poche “transport-distribution” n’est pas une marge nette pure : elle comprend aussi des coûts logistiques, de stockage et d’acheminement. C’est un point décisif, car l’écrêtement d’une marge ne fait pas disparaître ni les taxes, ni la composante internationale, ni tous les coûts fixes des stations.
Le vrai coût : si l’effet concret du décret revenait à comprimer le prix de 2 centimes par litre, le gain théorique serait de 0,80 euro sur 40 litres, 1 euro sur 50 litres et 1,20 euro sur 60 litres. Avec 3 centimes, on monterait à 1,20 euro, 1,50 euro et 1,80 euro. Même avec 5 centimes, on reste à 2 euros, 2,50 euros et 3 euros par plein. Ce n’est pas négligeable, mais on est très loin d’un choc de baisse spectaculaire, surtout pour les ménages qui roulent beaucoup ou font régulièrement le plein de diesel à plus de 2,30 euros le litre. Reuters rapporte d’ailleurs que de nombreux distributeurs disent fonctionner avec seulement 1 à 2 centimes de marge par litre sur certaines stations.
Pourquoi toutes les stations ne sont pas exposées de la même manière
C’est là que le débat devient plus intéressant que l’annonce elle-même. Les enseignes de la grande distribution, via la Fédération du commerce et de la distribution, reprochent au projet de s’attaquer surtout aux points de vente en station, tout en laissant de côté les marges captées plus en amont par les acteurs intégrés du raffinage et de la distribution. Reuters rappelle que TotalEnergies possède trois des six raffineries françaises et environ un quart des stations-service. Par construction, un plafonnement des marges en bout de chaîne ne touche donc pas de la même façon une station indépendante, une pompe de supermarché et un groupe présent à la fois dans le raffinage, l’approvisionnement et la vente au détail.
Ce que l’annonce ne dit pas : un plafonnement des marges à la pompe peut corriger un retard de répercussion ou une dérive locale, mais il ne règle pas le cœur du problème quand la hausse vient d’abord des cours internationaux, du raffinage ou d’un choc d’approvisionnement sur le diesel. Cela aide à comprendre pourquoi la promesse politique peut paraître forte alors que l’effet en caisse reste modeste. À cela s’ajoute un autre phénomène relevé récemment par l’UFC-Que Choisir : l’effet “fusée-plume”, c’est-à-dire des hausses répercutées vite, mais des baisses plus lentes. Sur cinq ans, l’association observe que les baisses du brut mettent davantage de temps à se refléter à la pompe que les hausses, en particulier pour l’E10.
La photographie des enseignes montre d’ailleurs un marché très hétérogène. Dans son palmarès récent, fondé sur les données officielles hors autoroute, l’UFC-Que Choisir relevait le 9 avril un diesel moyen à 2,346 euros le litre et un E10 à 2,003 euros. Pour le diesel, les stations TotalEnergies figuraient parmi les plus compétitives ; pour l’E10, les meilleures grandes surfaces et TotalEnergies restaient proches, autour de 1,98 à 2 euros, tandis que certaines autres marques montaient davantage. En parallèle, TotalEnergies a annoncé maintenir jusqu’à fin avril un plafonnement commercial de l’essence à 1,99 euro et du diesel à 2,25 euros dans son réseau métropolitain de 3 300 stations, avec en plus un plafond à 1,99 euro sur tous les carburants pour certains clients électricité et gaz du groupe. Cela montre bien qu’entre un décret public encore en préparation et des politiques commerciales privées, le consommateur ne fait pas face à un seul marché uniforme.
Ce qu’il faut faire maintenant pour payer moins cher
Le réflexe le plus utile reste de comparer station par station, pas d’attendre un effet automatique du décret. Le site public prix-carburants.gouv.fr permet de chercher par localisation ou itinéraire, et les données ouvertes du ministère existent en flux quotidien et en flux instantané mis à jour toutes les dix minutes. L’UFC-Que Choisir rappelle de son côté que ses comparaisons s’appuient justement sur ces données officielles et qu’un gérant de station a l’obligation de déclarer ses prix. En pratique, mieux vaut donc regarder le prix réel sur son trajet, comparer hors autoroute dès que possible, et ne pas supposer qu’une station pétrolière sera forcément plus chère ou moins chère qu’une grande surface : cela dépend désormais du carburant, de l’enseigne et des opérations commerciales en cours.
Au fond, ce projet peut avoir une utilité politique et ponctuellement corriger certains excès, mais il ne changera pas la mécanique profonde du prix des carburants. Tant que les cotations internationales restent élevées et que le diesel reste particulièrement exposé, la vraie économie se jouera surtout dans le choix de la station, le type de carburant et le moment du plein, plus que dans la seule promesse d’un plafonnement des marges.

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