Grande distribution : Carrefour remonte, Auchan décroche, ce que disent les parts de marché

Grande distribution : Carrefour remonte, Auchan décroche, ce que disent les parts de marché
Crédit : LIONEL BONAVENTURE / AFP

Les derniers relevés de parts de marché dans la grande distribution ne racontent pas seulement qui gagne ou qui perd sur quelques semaines. Ils révèlent surtout une bataille plus profonde sur le prix payé en caisse, la capacité à recruter des clients et la solidité des formats hyper, super, proximité et drive. Carrefour regagne du terrain sur les hypers, Intermarché marque un temps d’arrêt malgré une machine commerciale encore puissante, tandis qu’Auchan continue de payer très cher ses difficultés structurelles.

Un mouvement réel, mais pas un verdict définitif

Selon l’analyse publiée le 7 avril par Olivier Dauvers à partir des données NielsenIQ sur la période P3, les hypers Carrefour gagnent 0,2 point de part de marché, Intermarché recule de 0,2 point et Auchan chute de 0,5 point. Le signal le plus préoccupant concerne Auchan, avec une baisse de 5 % du trafic acheteurs mesuré en nombre d’acheteurs. Pris isolément, un mois ne suffit pas à résumer toute la trajectoire d’une enseigne. Mais quand les mouvements touchent à la fois le trafic, le panier moyen et la perception prix, ils deviennent un indicateur très utile de ce qui peut suivre dans les rayons et sur le ticket de caisse.

Il faut aussi replacer ces chiffres dans un marché qui reste très mouvant. D’après NielsenIQ, la distribution alimentaire française est très concentrée, avec 79 % de part de marché détenus par les cinq plus gros groupes, tandis que 1 084 magasins ont changé d’enseigne depuis 2024. Dans le même temps, les ménages fréquentent en moyenne 3,5 enseignes différentes par mois. Autrement dit, la fidélité est plus fragile qu’avant, et les consommateurs arbitrent davantage entre proximité, drive, promotion et image-prix.

C’est pour cela que les parts de marché méritent d’être lues autrement qu’un simple palmarès. Elles ne disent pas seulement qui a vendu plus. Elles montrent quelles enseignes réussissent à donner une raison concrète de venir, puis de revenir. Dans une conjoncture où les volumes redeviennent légèrement positifs mais où le pouvoir d’achat reste tendu, la guerre ne se joue plus seulement sur l’étiquette affichée en rayon, mais sur l’expérience complète du panier, de la promo au drive en passant par la fidélité.

Carrefour reprend de l’élan, Intermarché temporise, Auchan reste sous pression

Le cas Carrefour est probablement le plus intéressant du moment, parce qu’il ne s’agit pas d’un simple petit rebond statistique. D’après Olivier Dauvers, la hausse des hypers Carrefour ne vient pas seulement d’un meilleur panier, mais aussi d’un gain en clients. En parallèle, son indice DISTRI PRIX d’avril, basé sur les prix observés en drive en mars, montre une amélioration de 0,2 point sur un mois pour les hypers et les supers Carrefour, et même un recul de 0,8 point sur un an pour les hypers. Le même observateur prévient toutefois qu’il ne faut pas en conclure trop vite à un virage général, car Carrefour découple parfois les prix drive et hypermarchés.

Ce point est essentiel. Une enseigne peut améliorer son image-prix visible sur un canal précis sans que l’ensemble du parc ne change à la même vitesse. Mais le fond de la stratégie, lui, est clair. Dans son plan Carrefour 2030 présenté le 18 février, le groupe indique qu’il pilotera désormais sa compétitivité en France à partir du “Distriprix Net” d’a3distrib by NielsenIQ, un indice qui intègre les promotions et les remises immédiates, donc le prix réellement payé à la caisse. Carrefour annonce aussi vouloir améliorer chaque année cette compétitivité en France et transformer davantage ses hypermarchés autour du frais et d’un positionnement discount plus assumé.

Pour le consommateur, cela veut dire une chose simple : si Carrefour veut vraiment regagner durablement du terrain, l’effort ne passera pas uniquement par quelques baisses visibles sur des produits repères. Il devra être perceptible sur le ticket final, en particulier sur les rayons frais, les marques propres, les mécaniques de fidélité et les courses du quotidien. Le message officiel du groupe va d’ailleurs dans ce sens, avec la promesse d’une compétitivité plus visible et d’une offre hyper davantage centrée sur le frais, les marques de distributeur et les usages concrets.

Intermarché, lui, offre un cas plus ambigu. Le recul de 0,2 point relevé sur la période n’efface pas la dynamique beaucoup plus favorable observée sur l’ensemble de 2025. Le Groupement Mousquetaires a annoncé mi-mars une croissance de 5,4 % pour Intermarché et Netto en France, un gain de 0,5 point de part de marché sur l’année et plus de 233 000 nouveaux clients pour Intermarché. Quelques jours plus tard, le 30 mars, l’enseigne annonçait encore une baisse de prix moyenne de 5 % à 10 % sur plus de 1 500 produits du quotidien. Cela ressemble moins à un décrochage qu’à un trou d’air dans une stratégie qui reste très offensive.

Même prudence pour lire Auchan. La chute de 0,5 point et la baisse de 5 % du trafic acheteurs sont nettes, mais elles s’inscrivent dans une réorganisation lourde. Début mars, Auchan Retail a indiqué que ses revenus 2025 avaient progressé de 1,5 % au niveau du groupe, mais la France restait en léger recul. D’après Points de Vente, qui synthétise ces résultats, Auchan France a vu ses revenus baisser de 0,5 % à 16,368 milliards d’euros, sur fond de 20 magasins en travaux de modernisation, de sortie de 36 magasins déficitaires et de 100 millions d’euros investis dans le repositionnement prix. Le groupe prévoit aussi la rénovation de 45 hypermarchés sur 2025-2026 et une offre alimentaire renforcée dès l’été.

Autrement dit, une partie de la faiblesse actuelle d’Auchan peut s’expliquer par une transformation qui perturbe l’exploitation à court terme. Mais tout n’est pas réductible à cela. Quand le trafic recule autant, la question n’est plus seulement de savoir si les magasins sont en chantier, mais si l’enseigne redonne vraiment envie de revenir. Sur ce terrain, l’enjeu prix reste central, et même l’analyse d’Olivier Dauvers le souligne : pour recréer des raisons de venue, la promo redevient presque incontournable.

Le vrai sujet pour les ménages : le prix payé, pas le discours prix

Sous la surface, le mouvement le plus important est peut-être là. Les enseignes parlent toutes de prix, mais elles ne se battent plus exactement de la même manière qu’au plus fort de l’inflation. Selon NielsenIQ, 2026 devrait rester une année de croissance modérée des PGC-FLS, avec +1,5 % attendu en chiffre d’affaires et +0,8 % en volumes. Mais la croissance resterait surtout tirée par la proximité et le drive, tandis que les hypermarchés devraient encore légèrement s’éroder, à -0,5 %. Cela rend le rebond des hypers Carrefour intéressant, mais aussi fragile : il va à contre-courant d’une tendance de fond défavorable au format.

Cette prévision change la lecture des parts de marché. Gagner dans l’hyper aujourd’hui vaut plus qu’avant, parce que le format n’est plus naturellement porteur. À l’inverse, perdre des clients dans un contexte où la proximité et le drive progressent peut coûter cher, car le consommateur bascule plus vite vers une autre enseigne. C’est aussi ce qui explique pourquoi la bataille se déplace vers les promotions ciblées, les prix réellement payés après remise, les cartes de fidélité, les produits frais et les marques propres.

Il y a ici un point souvent mal compris. Une annonce du type “1 500 produits en baisse” ou “prix mieux placés” ne signifie pas automatiquement que le panier hebdomadaire baisse dans les mêmes proportions. Tout dépend de la part réelle du panier couverte par ces références, de la présence ou non de promotions conditionnelles, de l’écart entre prix magasin et prix drive, et du fait que les baisses portent ou non sur les produits les plus achetés. C’est précisément pour cela que Carrefour a choisi de mettre en avant un indice intégrant promotions et remises immédiates, et qu’Intermarché insiste sur des produits du quotidien plutôt que sur des opérations plus spectaculaires mais moins structurantes.

Autre enseignement utile : la bataille entre marques nationales et marques de distributeur ne s’est pas arrêtée. NielsenIQ observe que les marques nationales reprennent un peu de vigueur en unités, mais que les MDD continuent aussi de progresser. Pour les enseignes, cela signifie qu’il faut à la fois conserver des prix attractifs sur les grandes marques repères et pousser davantage les produits maison, qui restent un levier majeur de marge, de différenciation et d’image-prix. Là encore, le consommateur verra surtout les effets dans l’assortiment et les mises en avant, pas seulement dans les communiqués.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

Le premier indicateur à regarder sera la capacité d’Intermarché à faire remonter ses parts de marché après sa vague de baisses sur plus de 1 500 produits. Si l’effet apparaît rapidement dans les prochains relevés, cela confirmera qu’un repositionnement prix bien ciblé peut encore déplacer du trafic en quelques semaines. S’il reste limité, cela voudra dire que l’écart avec E.Leclerc et les autres acteurs les plus agressifs reste difficile à combler, même avec un effort important.

Le deuxième point à suivre concerne Carrefour. L’enseigne semble réussir à redonner du souffle à ses hypers, mais l’enjeu est désormais de savoir si cette amélioration déborde du drive et des produits d’appel pour s’installer dans une perception plus générale. Son propre plan stratégique montre que le groupe vise une reconquête par le frais, la promotion utile, la marque propre et la transformation du format hyper. Ce sont des chantiers plus lourds qu’une simple campagne de prix.

Enfin, Auchan devra prouver que ses investissements et ses rénovations ne servent pas seulement à stabiliser ses comptes, mais aussi à recréer du trafic. Le groupe a engagé des moyens significatifs sur le prix, la modernisation et l’omnicanal. Mais tant que le client ne perçoit pas mieux la promesse en magasin, au drive et sur le ticket final, la transformation restera un discours de direction plus qu’un redressement visible.

Au fond, ces parts de marché disent moins qui a gagné avril que qui est aujourd’hui le plus crédible pour alléger la facture sans dégrader le choix. C’est là que se jouera la suite : sur la capacité à offrir des prix lisibles, des promos efficaces et une vraie raison de faire ses courses ici plutôt qu’ailleurs.

A propos Idriss Benouazzani 193 Articles
Spécialisé en Économie de l’Entreprise et des Marchés, j’analyse avec passion les enjeux de consommation, les mutations micro-économiques, les innovations de produits et services, ainsi que les tendances qui influencent les habitudes d’achat et le quotidien des consommateurs.

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