Le chiffre de 72,23 euros par semaine pour les courses d’un couple, relayé ce 7 avril, a le mérite de donner un repère simple. Mais pris au pied de la lettre, il peut aussi induire en erreur. Ce montant correspond à un panier-type de 24 produits relevés dans trois grandes enseignes, pas à l’ensemble des dépenses alimentaires et domestiques d’un foyer.
Un chiffre utile, mais à manier avec précaution
Dire qu’un couple dépense en moyenne 72,23 euros par semaine en 2026 pour ses courses est parlant. Cela représente environ 313 euros par mois, contre près de 282 euros pour le même panier en 2022, soit un surcoût d’environ 372 euros par an. Pour un lecteur, l’information est immédiatement concrète. Mais elle ne devient vraiment utile qu’à une condition : comprendre ce que mesure ce chiffre, et surtout ce qu’il ne mesure pas.
Le chiffre provient d’un panier standardisé publié le 5 avril par Radin Malin, puis relayé le 7 avril par MoneyVox. La méthode revendiquée est transparente : les prix ont été relevés en mars 2026 chez Carrefour, E.Leclerc et Intermarché, sur 24 produits jugés représentatifs d’une semaine de consommation à deux. Ce panier atteint 72,23 euros en 2026, contre 65,07 euros en 2022, soit une hausse de 10,4 % en quatre ans.
Le problème n’est pas que ce repère soit faux. Le problème est qu’il peut être surinterprété. Le panier ne comprend ni produits d’entretien, ni hygiène-beauté, ni la diversité réelle d’un réfrigérateur de foyer, ni les achats hors grande distribution, ni les différences régionales, ni les promotions réellement utilisées par certains ménages. Radin Malin le dit d’ailleurs explicitement : ce socle a été choisi pour fournir un point de comparaison clair, et le budget réel de courses pour deux personnes est en pratique généralement supérieur à 72,23 euros par semaine.
Autrement dit, ce “budget courses couple 2026” est moins une photographie fidèle de tous les foyers qu’un thermomètre simplifié. C’est utile pour suivre une tendance. Ce n’est pas suffisant pour décrire la dépense réelle d’un ménage, surtout quand les habitudes alimentaires, la présence d’animaux, les achats de marque, le bio, les produits frais, ou le recours au drive et aux commerces de proximité font rapidement varier la note.
Ce que recouvre vraiment ce panier, et ce qu’il oublie
L’intérêt du panier Radin Malin est qu’il montre concrètement où part l’argent. On y trouve notamment pommes de terre, carottes, tomates, pommes, pâtes, riz, baguettes, beurre, lait, yaourts, œufs, jambon, filets de poulet, fromage, pizza fraîche, taboulé, café moulu, huile d’olive, chocolat, limonade ou encore papier toilette. C’est donc un mélange de produits de base, d’un peu de frais, de quelques produits transformés simples et d’un minimum de dépenses de confort.
Le panier a une autre vertu : il évite le fantasme du “plein de courses” impossible à comparer. Ici, tout est ramené à des quantités précises. Le filet de poulet à 1 kg pèse à lui seul 11,78 euros dans le panier. Les tomates sont affichées à 5,14 euros le kilo, quatre baguettes à 4,08 euros, le café moulu à 3,52 euros les 250 grammes, les œufs plein air à 2,93 euros la boîte de 12. Cela montre bien que, dans un budget de courses, tout ne se joue pas sur les produits vedettes de l’inflation médiatique. Les protéines, certains produits frais et quelques achats récurrents du petit-déjeuner pèsent souvent plus lourd, semaine après semaine, que des hausses diffuses sur des articles secondaires.
Mais ce panier a aussi ses angles morts. Il ne comprend pas les dépenses très variables mais fréquentes de lessive, liquide vaisselle, shampoing, papier absorbant, produits pour bébé, produits pour animaux, surgelés plus élaborés, eau en bouteille, poisson, café en capsules, plats réellement consommés par beaucoup de ménages urbains pressés, ni l’effet de l’achat d’appoint hors supermarché. Il ne tient pas compte non plus des ménages qui arbitrent via les premiers prix, les gros conditionnements, les discounters ou, à l’inverse, via le bio et les commerces spécialisés.
C’est important, car l’Insee rappelle qu’en 2024 les ménages ont consacré 12,3 % de leurs dépenses de consommation à l’alimentation et aux boissons non alcoolisées, pour un total de 187,5 milliards d’euros. On parle donc d’un poste de dépense massif, beaucoup plus large qu’un simple panier-type hebdomadaire.
Pourquoi l’inflation moyenne ne raconte pas toute l’histoire
Le paradoxe de 2026, c’est que l’inflation alimentaire ralentit, tout en continuant de peser sur les ménages. En février 2026, l’Insee a mesuré une hausse de 2,0 % sur un an pour l’alimentation, et de 1,7 % pour l’alimentation industrielle en grande distribution. Dit autrement, le rythme s’apaise nettement par rapport au pic de 2023, mais les prix repartent d’un niveau déjà élevé.
C’est là qu’il faut dépasser le chiffre brut de 72,23 euros. Les ménages ne comparent pas seulement 2026 à 2025, ils comparent surtout leur ticket à ce qu’ils payaient avant la poussée inflationniste. Sur ce point, l’Insee note que les prix de l’alimentation ont augmenté de 21,6 % entre janvier 2021 et janvier 2024. Le ralentissement récent n’efface donc pas le choc accumulé. Il le stabilise à un niveau élevé.
Le panier Radin Malin illustre bien cette logique. Entre 2022 et 2026, l’huile d’olive grimpe de 35,4 %, le chocolat de 35,2 %, le café de 28 %, le beurre de 13 % et le lait de 10,3 %. À l’inverse, certains postes évoluent beaucoup moins, comme la volaille, les pâtes ou le papier toilette. Cette hétérogénéité est centrale : pour un couple, la sensation de hausse dépend beaucoup de ce qu’il consomme souvent. Un foyer qui boit du café tous les jours, cuisine à l’huile d’olive et achète régulièrement beurre et produits laitiers n’éprouve pas du tout la même pression qu’un foyer davantage centré sur féculents, marques de distributeur et promotions.
C’est aussi pour cela que les arbitrages changent. Selon NielsenIQ, les prix des produits de grande consommation ont connu une inflation cumulée de 20 % entre janvier 2022 et janvier 2024. L’institut souligne aussi qu’en 2025 le poids de la promotion a atteint un niveau record de 21,9 % du chiffre d’affaires en hypermarchés et supermarchés, et que les Français fréquentent en moyenne 3,5 enseignes différentes par mois. Ce n’est pas anecdotique. Cela signifie que, pour beaucoup de foyers, le “budget courses” n’est plus seulement une somme à payer, mais une stratégie permanente d’arbitrage entre promotions, enseignes, formats, marques nationales et MDD.
Dans le panier d’un couple en 2026, le vrai sujet, c’est l’arbitrage quotidien
Le vrai enseignement n’est donc pas qu’un couple “dépense 72,23 euros”. Le vrai enseignement est qu’un panier raisonnable, standardisé et pourtant incomplet coûte déjà plus cher qu’il y a quatre ans, alors même que l’inflation visible ralentit. Pour un ménage sans enfant, cela peut sembler absorbable sur le papier. Dans la réalité, ce sont les additions de postes qui font basculer le ressenti : logement, énergie, transport, assurances, puis alimentation.
Ce ressenti est d’autant plus fort chez les foyers modestes. L’Insee montre que les 20 % de ménages les plus modestes consacrent en moyenne 18,3 % de leur consommation à l’alimentation, contre 14,2 % pour les 20 % les plus aisés. Quand le budget est serré, une hausse alimentaire même modérée rogne beaucoup plus vite la marge de manœuvre.
Le CRÉDOC donne à cette pression un visage plus concret encore. Selon son étude publiée en juillet 2025, entre 10 % et 16 % de la population déclare qu’il lui arrive parfois ou souvent de ne pas avoir assez à manger. L’organisme indique aussi que 9 % réduisent leurs portions faute de budget suffisant, et que 16 % disent se restreindre plus généralement en termes d’alimentation. Là encore, on comprend pourquoi le débat sur le prix des courses ne peut pas se réduire à un panier théorique. Pour une partie des ménages, l’arbitrage ne porte pas sur la meilleure promo café, mais sur la capacité à maintenir une alimentation jugée normale.
Pour un couple en 2026, les postes qui pèsent vraiment sont donc moins “les courses” au sens vague que certains noyaux durs du panier : protéines, produits frais, boissons et petits achats récurrents qui semblent modestes un par un mais s’additionnent très vite. Le service à rendre au lecteur n’est pas de lui vendre un chiffre rond, mais de lui rappeler une chose simple : surveiller le prix au kilo, distinguer les achats socles des achats plaisir, comparer les enseignes, et se méfier des moyennes trop lisses reste plus utile que courir après un budget miracle.
Au fond, le chiffre de 72,23 euros est un bon signal, pas une vérité universelle. Il montre que la pression sur le panier d’un couple n’a pas disparu. Il montre aussi que la question n’est plus seulement “combien ça augmente ?”, mais “quels produits augmentent, et lesquels sont impossibles à éviter ?”.

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